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Audrey Célestine, une famille française

Audrey Célestine a fait partie du CNMHE, le Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, présidé par Myriam Cottias de 2013 à 2016. Politiste, elle est Docteure en science politique de l’IEP de Paris. Sa thèse, soutenue en 2009 portait sur « les mobilisations collectives et construction identitaire : le cas des Antillais en France et des Porto-Ricains aux États-Unis », dont elle est une spécialiste. Elle publie « Une famille française »- Des Antilles à Dunkerque en passant par l’Algérie (éd. Textuel). Voici son ITW.

Présentation DIASPORAMIX : nom prénom, profession, lieu de résidence, signe particulier ?

CELESTINE Audrey, politiste, maître de conférence en études américaines à l’université de Lille, je vis à Paris. Signe particulier? J’ai monté un bar avec mon père pendant mes études! Chez Pierrot à Bastille!

Vous êtes historienne… L’histoire sert à quoi ?

Je suis en fait politiste mais mon travail a grandement à voir avec l’histoire. Tout d’abord parce que j’enseigne l’histoire politique des Etats-Unis à l’université de LIlle. Ensuite, je co-anime le séminaire Populations noires en France à l’université Paris 8 avec des collègues historiens. Et plus généralement, j’ai compris qu’une bonne connaissance de l’histoire était essentielle pour saisir les phénomènes sociaux et politiques que j’analyse. Comment comprendre les mobilisations des Antillais en France sans comprendre l’histoire du BUMIDOM et du développement des associations depuis le milieu du XXe siècle? Comment comprendre la construction de la catégorie politique « outre-mer » sans saisir les ruptures et continuités depuis la période coloniale? Je n’arrive plus à concevoir une analyse des phénomènes politiques sans une inscription solide dans l’histoire.

Le mois de Mai, c’est un peu le mois de l’histoire pour les Antillais, dont vous faites partie. Que pensez-vous des commémorations nombreuses qui ont lieu au cours de ce mois des mémoires (27 avril- 10 juin) ?

C’est un long mois de commémorations en effet. Comme l’avait voulu Myriam Cottias quand elle présidait le CNMHE, il s’agissait de mettre en lumière l’ensemble des initiatives autour de l’histoire et la mémoire de l’esclavage en France et de ce point de vue je pense que c’est plutôt réussi. Cela prend du temps mais chaque année, de plus en plus de personnes prennent la mesure de l’importance de l’esclavage et c’est une bonne chose.

Trop de dates, tuent les dates ? Ou beaucoup de dates promeuvent les dates ?

Disons que la multiplication des dates est à l’image de la complexité du phénomène mémoriel. Entre le rôle de la République, celui des Français du XXe et du XXIe siècle qui veulent, à partir de positions différentes (descendants proclamés, Français conscients de leur histoire etc. ) officialiser le souvenir de l’esclavage, de la traite et des abolitions: l' »archipel de dates » pour reprendre les mots du Premier Ministre le 10 mai est à l’image du bouillonnement autour des enjeux mémoriels ces 20 dernières années.

Vous publiez Une famille française – Des Antilles à Dunkerque en passant par l’Algérie., histoire de déracinement, d’enracinement sur fond de colonisation/ décolonisation.Les familles antillaises ou métisses (Europe, Algérie, Antilles) ont- elles trouvé leur place en France ?

Pas toutes. Depuis mon arrivée en France hexagonale il y a tout juste 20 ans, j’ai toujours eu un pincement au coeur en répondant à la question: d’où viens-tu? Pas pour moi car j’ai toujours affirmé de manière assurée que j’étais martiniquaise et je continue aujourd’hui. Mais je pensais à mes cousins, mes cousines, dont certaines n’ont mis les pieds en Martinique qu’une ou deux fois. Qui tout en étant ancrés dans leur vie de petit.e.s français.e.s ordinaires, ont été renvoyés dès l’enfance à un ailleurs. Le même phénomène se produisant lorsqu’ils partent en vacances dans l’île de leurs parents.

Le pitch de l’ouvrage ?

J’ai voulu prendre ma propre famille comme « prétexte » pour montrer à quel point l’histoire des migrations, de l’exil, de la colonisation, de la décolonisation étaient parties prenantes de l’histoire d’une famille française ordinaire. Que ce qui est présenté comme nouveau ou « exotique » fait partie de la réalité d’un grand nombre de Français, que c’est normal. Et que le mythe d’un pays « blanc » ou les fantasmes de « grand remplacement » étaient en décalage avec l’expérience vécu d’un grand nombre de français ordinaires.

Les difficultés d’intégration ou de représentation de la diversité encore aujourd’hui (cf Mouvement Noire n’est pas un métier…), persistent. Qui a fauté ?

Je pense que les responsabilités sont à tous les niveaux. Déjà, peut-être arrêter de parler de diversité et prendre acte une bonne fois pour toutes que bon nombre de Français.e.s aspirent en fait à l’invisibilité. A ne pas être contrôlés systématiquement par la police, à ne pas devoir surjouer la comédie pour obtenir un logement ou un emploi, à ne pas faire l’objet de bons mots ou carrément d’insultes au travail, à ne pas se voir proposer trop rapidement une formation d’agent de sécurité…

Que reste-t-il à faire ?

Que pas mal de personnes apprennent – vraiment – l’histoire de ce pays. Qu’ils comprennent notamment que l’esclavage ou la colonisation ne sont pas des trucs qui se sont passés là-bas, loin. Mais que cela a façonné tant le fonctionnement de l’Etat que la société métropolitaine. Cela ne fera pas tout mais c’est déjà un début.

Le mot de la fin ?

Une incitation à lire peut-être? les travaux sur le sujet sont de plus en plus nombreux et ne demandent qu’à être lus!

 



  
        
 
        

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