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Lude Réno, de Trénelle à Varsovie : rencontrer l’homme partout.

Réalisateur, acteur, formateur et humaniste.

Lude Réno est un homme grand, imposant, et curieux. Sa vie est marquée par le voyage, la rencontre, la découverte et la transmission. Il a grandi à Trénelle en Martinique, a vécu à Paris, travaillé en Birmanie, aux Etats- Unis, en Argentine. Depuis douze ans, il vit et travaille à Varsovie, en Pologne où il s’investit dans l’action humanitaire.

Interview
Ton portrait robot en quelques mots : nom, prénom, date de naissance, lieu de naissance, lieu de résidence. Taille. Signe distinctif

Ludo, Réno, 05/07/1978, né à Fort de France, Martinique, vit à Varsovie Pologne. 1m89. Signes distinctifs : Gaucher et maladroit, grande gueule, pas méchant et altruiste.

Lude tu vis à Varsovie depuis plus de 12 ans ? Tu travailles dans l’humanitaire…

Effectivement, je vis à Varsovie depuis 12 ans, et en août 2017 je passerai le cap des 13 ans. Je travaille depuis 6 ans dans l’humanitaire, enfin l’humanitaire est un grand mot, donc pour simplifier je dirais que je travaille principalement dans le secteur des organisations non gouvernementales. J’ai créé une fondation en 2016 qui s’appele Po-Nad-To (ça veut dire « Plus Loin »). La fondation a pour but d’aider les enfants, les personnes créatives et les acteurs du changement (dans les pays défavorisés) à décupler leurs capacités et à atteindre leur potentiel maximum.

J’ai commencé à m’interesser à ce milieu en 2010, après avoir réalisé des ateliers vidéos pour des enfants de réfugiés Tchétchènes avec une fondation dont je suis toujours un membre actif.

Pourquoi Varsovie ? Quand tu es arrivé tu étais un extraterrestre.. pour beaucoup de ceux que tu rencontrais à Varsovie, tu étais souvent, le premier noir qu’ils voyaient de leur vie ?

La grande aventure Polonaise, on peut faire un remix de la chanson du groupe The Police «English man in New York» en la transformant en «Big Blackman in Warsaw». En fait il y avait des noirs en Pologne, principalement des Nigérians et des Sénégalais, la plus grande diaspora noire en Europe de l’Est, mais un noir, Antillais et Français qui s’intéresse à la Pologne, c’était un concept totalsement abstrait pour les Polonais et ce jusqu’à maintenant. Quand quelqu’un me demandait d’où je viens je répondais « Caraïbe Française » car la Martinique personne ne connaissait à l’époque, et là on me faisait des yeux gros comme un ballon de basket, «c’est quelle partie de l’Afrique ça ?»,  et moi je répondais « l’Afrique d’Amérique centrale ». En général l’instant d’après j’étais assailli de questions, suivi d’une invitation à boire de la vodka ou de la bière.

Au moins en Pologne personne ne te chante Francky Vincent ou la Compagnie Créole quand tu dis que tu viens des Antilles.

Je me rappelle que la première fois que je suis allé en Pologne en juillet 2003, des gens traversaient la rue pour venir nous toucher mon pote Eric Folly et moi.

Comment cette histoire a t-elle commencé ?

Totalement par hasard, si le hasard existe. C’était l’époque où je voulais voyager plus que tout au monde, sans vrai but, juste pour découvrir, pour savoir quel air l’humanité respire comme dit la chanson des Nubians «Voyager». Nous sommes en 2003, j’ai 25 ans et j’avais déjà à mon actif une partie de l’Amérique latine, les USA et quelques pays d’Europe de l’ouest. Quand mon pote Eric m’a annoncé que son amie polonaise lui avait rapporté qu’en Pologne vivaient les plus belles filles du monde, un roadtrip en Europe Centrale s’est imposé immédiatement.Quelques jours plus tard, dans une petite Peugot 205 grise, deux jeunes blacks écoutaient de la musique soul et se dirigeaient vers la Pologne. Après de beaux moments passés en Belgique, les nuées ardentes d’Amsterdam et le charme de Berlin, nous sommes arrivés dans une ville dont aucun de nous ne pouvait prononcer correctement le nom : «Szczecin», oui je sais, ça fait mal…

Tout a commencé quand nous avons rencontré un groupe de Polonais qui au premier abord ressemblait plus à une bande de skinheads qu’autre chose, grands, blancs, crânes rasés. Une scène surréaliste. On pensait que cette histoire allait très mal se terminer mais au lieu de nous lyncher, l’un d’entre eux nous a tendu un CD gravé sur lequel était écrit « Polski Hip-Hop » c’est à dire «Hip-Hop Polonais», nous étions loin de nous douter que ce CD allait changer nos vies. Une compilation de 16 chansons que nous avons écoutée pendant tout le reste de notre voyage. Les beats était frais et bien que nous ne comprenions rien aux paroles nous nous sommes laissé porter par le flow des mots. En échange nous avons donné au groupe de polonais un CD de Mafia Trece «Cosa Nostra» et nos hôtes plus que ravis, nous ont fait visiter la ville et nous ont emmenés dans les boîtes de nuit où les DJ ne passaient que du hip-hop.

 

Eric et moi n'en revenions pas, nos amis en France nous avaient mis en garde contre le racisme omniprésent en Europe de l'Est, où, il est vrai, la plupart d'entre eux n'avaient jamais mis les pieds. Comme quoi avant de croire n'importe quoi il est préférable de se faire une idée par soi-même.

Donc, là devant nous ce que j’appelle la magie du voyage s’opérait sous nos yeux. Nous avons passé des soirées mémorables, bien sûr nous étions les seuls deux noirs en ville et c’était à la fois exceptionnel, fascinant et très troublant de se sentir épiés comme des stars de rock qui n’arrivent pas à passer un moment incognito. C’est à ce moment que l’Aventure Polonaise a débuté, car après ce voyage incroyable, j’ai décidé de revenir en Pologne et de devenir correspondant pour une télévision naissante dans laquelle j’avais débuté en tant que stagiaire, Trace TV.

En décembre 2003 j’arrivais donc à Varsovie pour la première fois avec deux caméras et un but dans la vie, réaliser des reportages. Mon premier serait un reportage sur le hip-hop à Varsovie.

Où as tu grandi ? Et tes parents ?

J’ai passé mon enfance en Martinique, à Fort de France dans le quartier de Trénelle plus précisément. Quand j’avais 12 ans, ma mère nous a emmenés mon frère et moi en France, elle disait que nous allions avoir un meilleur cadre de vie et surtout une meilleure éducation.

C'est comme ça que nous avons atterri en 1990 dans la chambre d'un foyer Sonacotra de 8m carrés en plein cœur d'une cité à Villejuif, la cité du 8 Mai.

Ma mère disait qu’elle avait pour mission de nous sortir de la misère de Trénelle et qu’une fois que nous serions hors d’atteinte de la fatalité des rues, c’est à dire après l’obtention de mon bac, elle rentrerait au pays pour ses beaux jours. Et c’est ce qu’elle a fait.

En ce qui concerne mon père, c’est un géniteur zélé qui a honoré son rôle de papa via une pension alimentaire dûment versée tous les mois jusqu’à notre majorité. A part ça le premier vrai contact que j’ai eu avec lui remonte seulement à quelques années.

Pour revenir à la Métropole, ma famille et moi avons beaucoup déménagé de Paris, à Auxerre en passant par Chartres où nous avons établi notre QG durant les années qui ont précédé le retour de ma mère en Martinique. Quand j’avais 15 ans, j’ai été accepté en sport études à Tours, à l’époque je rêvais de NBA.

J'ai atteint le niveau de National 2 avant de me perdre dans le labyrinthe de jeunesse avec ses murs de Whisky Cola, ses filles en plein péril jeune et ses nuages de Marie Jeanne, donc pour la NBA ça n'a pas abouti.
Tu es passé par la chaine Trace, la production. A Varsovie tu étais correspondant pour la chaine, et tu as aussi travaillé pour d’autres médias ?

Trace TV fut un véritable tremplin, c’est là que j’ai appris les bases de la réalisation de sujets, jeté en eau profonde, sous la baguette d’une directrice des programmes sévère mais juste auprès de laquelle j’ai beaucoup appris. L’expérience Trace TV en tant que correspondant en Pologne m’a donné confiance en moi car elle m’a montré qu’avec un peu de détermination tout était possible. J’ai travaillé pour Trace jusqu’en 2010, ensuite j’ai eu l’occasion de collaborer avec MTV pour l’adaptation de la série les Lascars en Polonais (Ziomek), j’ai aussi réalisé quelques sujets pour Al Jazeera et Newsweek Pologne et là s’arrête la collaboration avec les médias. Petit à petit j’ai commencé à découvrir d’autres aspects de la vidéo et même du cinéma car pendant plus de 10 ans j’ai pu travailler comme acteur, scénariste et même réalisateur pour de petites productions, mais en vérité, mes deux grandes passions sont le transfert de savoir et l’écriture.

As-tu compris ta mission de vie ?

Ma mission de vie est de passer le savoir que j’ai eu la chance d’acquérir et je le fais par le biais de mon travail avec les ONG. J’ai commencé par accident, je cherchais à l’époque de nouveaux bureaux mais n’ayant pas d’argent, je me suis tourné vers un ami, président d’une fondation, Witek Hebanowski. Witek, qui venait de prendre sous son aile une centre culturel pour refugiés Tchétchènes m’a proposé d’emménager gratuitement avec eux en échange de cours de Français. Etant le roi de la faute d’orthographe et la personne la plus nulle en grammaire que je connaisse, j’ai donc opté pour ce que je savais faire, à savoir la vidéo. N’ayant jamais enseigné, je me suis dit que la meilleure façon de procéder était de connaître les enfants et ensuite de constituer une équipe où chacun d’eux aurait un rôle qui lui conviendrait.

Donc très vite j’ai identifié les mini réalisateurs, les mini preneurs de son, les mini caméramans et les grands acteurs et nous avons commencé à produire des films.

C'est comme ça qu'est née ma propre méthode. Six mois après, 5 de mes élèves, appartenant à la même famille, ont remporté le casting d'une série Polonaise et ont gagné assez d'argent pour soutenir leur famille pendant plus d'une année. Ça a été le déclic, je me suis senti utile.

Pour la première fois de ma vie j’avais l’impression que je pouvais changer le monde à ma petite échelle. Depuis, je voyage à travers le monde pour transmettre ce savoir et donner la possibilité à des jeunes de se surpasser, de se découvrir au travers de la vidéo.

Le voyage, le déplacement, l’exil font partie de ta vie ? Pourquoi ?

Quand j’étais petit, je rêvais de voyager, mon dessin animé préféré était « les cités d’or » car les héros voyageaient dans tout le pays Inca, j’étais fasciné et je me suis dis qu’un jour moi aussi j’allais voyager. En Martinique nous avons beaucoup déménagé, parfois deux fois dans la même année, c’était surement pour moi les prémisses du voyage.

Mais le voyage comporte son lot de désagréments, comme par exemple le fait de tout recommencer surtout quand on suit ses parents, nouvelle école, se faire des amis, quitter ses amis, son amoureuse. Jusqu’à mes 15 ans j’avais une sorte de blues, une mélancolie que je ne pouvais pas m’expliquer, quand je revenais de voyages scolaires en Espagne ou en Angleterre par exemple, j’allais dans ma chambre et je pleurais, parfois pendant des heures sans savoir vraiment pourquoi.

Après avoir pris un peu de recul j'ai compris que quand je voyageais j'étais moi-même et je me sentais bien, comme un poisson dans l'eau, et d'un coup tout s'arrêtait, tous ces bons moments et ces souvenirs impérissables se rangeaient dans un coin de la mémoire et prenaient la poussière. De plus, quand on parle du voyage qu'on vient de faire, personne ne vous écoute vraiment et surtout, personne ne peut comprendre, il faut être de la partie pour se remémorer ensemble.

Pendant le voyage tout est intense, on a l’impression que cette nouvelle amitié, cette amourette c’est pour toujours, on s’enflamme quoi… et puis plus rien, le vide indéfinissable du « Jamais plus ».

Le Jamais plus est un concept que j'ai élaboré au fil des années et qui veut qu'on ne peut pas répéter ses moments, ils n'arriveront plus jamais, même si on retourne au même endroit avec les mêmes personnes, donc le plus important n'est pas la douleur du départ, mais la chaleur de la rencontre, un trésor éternel.

Un jour en France quelqu’un m’a dit «tu vas voyager, ça fait partie de toi, mais tu dois apprendre la patience», cette personne avait raison… Mon premier grand voyage c’était Buenos Aires en 2001, c’est là aussi que j’ai réalisé mon premier film intitulé « 7 jours à Buenos Aires ». Lors de ce séjour j’ai compris que chacun pouvait façonner sa vie, et depuis ce moment je ne peux plus m’arrêter de voyager.

Le déracinement par contre est quelque chose de dangereux, car au bout d’un moment on se perd, on ne sait plus qui on est et il faut du temps pour créer une stabilité dans le mouvement. En Pologne j’ai découvert que notre Mazurka antillaise tire ses origines d’une région Polonaise.

Conclusion : c'est en allant aux antipodes de sa culture qu'on se rapproche des ses racines. Cette pensée ne me quitte plus et quand on me demande pourquoi je voyage, je réponds que c'est pour dire aux miens qu'ici et là-bas vivent des hommes et des femmes comme nous.
Quels sont les pays que tu as visités ou vécu jusqu’ici ? Celui qui t’a le plus marqué ?

Pour le moment j’ai vécu en Martinique, en France, un peu aux USA et surtout en Pologne, Varsovie est la ville où j’ai passé le plus de temps dans ma vie. J’ai eu aussi la chance de visiter une trentaine de pays pour le moment, dont une dizaine pour le travail.

Le pays qui m’a le plus marqué est la Birmanie, j’y suis allé pour enseigner les animations 2D pour un groupe d’activistes qui désirait expliquer l’importance du vote à leurs compatriotes. C’était en 2015 à l’occasion des premières élections libres de l’histoire du pays. En arrivant sur place j’ai été surpris de constater que la moitié des participants étaient des moines bouddhistes en robe orange et rouge qui voulaient apprendre Photoshop et After-Effects. La Birmanie ou Myanmar était jusqu’en 2011 l’un des pays les plus fermés au monde et tenu d’une main de fer par la junte militaire. Les gens des campagnes n’avaient jamais vu de Noirs. Dans la rue, certains marchands me reprochaient d’être trop grand par rapport à eux dans un anglais comique.

Il faudrait consacrer un livre entier à cette expérience Birmane, mais pour résumer c’est un mélange religieux, ethnique, linguistique, le tout dans une atmosphère de 1984, le livre de George Orwell, en version asiatique.

Que trouves-tu en Pologne que tu ne trouves pas dans ton île natale ?

Si exotique veut dire différent, alors la Pologne est exotique à mes yeux. Il y a beaucoup de possibilités aussi, car tu es jugé sur ce que tu sais faire avant tout, donc si tu es bon tu n’as pas trop besoin d’être pistonné ou d’être le fils de… on te donne ta chance. C’est un pays un peu fou avec beaucoup d’extrêmes et d’inégalités et c’est ce qui fait son charme.

En quoi les personnes sont-elles différentes de ce que tu as connu en France ? et semblables ?

Les gens sont pour la plupart très sincères qu’ils t’aiment ou qu’ils te détestent cela se voit comme le nez au milieu du visage. Bien sûr après tous ses voyages je me suis rendu compte qu’il y a les mêmes types de personnes partout dans le monde.

Si je te dis Diasporas ?

Diaspora est un grand mot, je dirais plutôt recherche dans mon cas. J’aurais pu rester en France et vivre une petite vie paisible, mais ma soif de grands espaces et d’aventure a été plus forte. Le mouvement c’est mon oxygène et mon inspiration. Quand je voyage j’ai des dizaines d’idées à la minute, la plupart du temps ces idées restent au frigo, cependant il arrive que je réalise ces idées et que cela me rapporte l’argent nécessaire pour vivre et continuer à voyager.

Sinon en ce qui concerne le mal du pays, je n'éprouve pas vraiment de manque ou très rarement, car les gens et les endroits que l'on aime font partie de nous et ne nous quittent jamais.
Tes projets pour 2017 et après ?

En 2017 je veux me consacrer à ma fondation. Mon équipe et moi allons tester cette année un centre de transfert de savoir pour jeunes talents en Géorgie. Par jeunes talents j’entends des personnes créatives qui ont des idées pour améliorer la vie des autres. Cela fait déjà quelques années que je travaille sur ce genre de projets, il ne reste plus qu’à bosser dur et à croiser les doigts. Ensuite j’aimerais faire quelque chose pour la Martinique à mon humble échelle, ça sera dur mais il ne faut pas oublier d’où on vient sinon le voyage n’a plus de saveur.

La chose la plus importante pour toi ?

Le plus important pour moi est de rester intègre avec soi-même, de chercher qui nous sommes et de ne pas garder nos expériences égoïstement mais plutôt les partager autant qu’on peut, car chacun à son échelle, chacun de nous contribue à l’évolution de l’humanité toute entière.

Ensuite comme je viens d’être papa, la chose la plus importante est que mon fils puisse se faire sa propre idée du monde en voyageant le plus souvent possible.

Le mot de la fin ?

Pour finir je souhaite à tous ceux et celles qui viendront grossir le rang de la diaspora noire, de trouver l’inspiration et faire de leurs différences les atouts d’un beau voyage.

 

 

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