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Régis Dubois & les Noirs dans le cinéma

La Rue Cases-Nègres, Passage du Milieu, Intouchables, Polisse, Dieumerci, Bienvenue à Marly-Gomont…Quelle est la place des acteurs noirs dans le cinéma français ? Diasporamix a rencontré le spécialiste de la question, Régis Dubois.

Votre portrait-robot ? Nom prénom, date de naissance, métier, signe distinctif ?

Régis Dubois, 44 ans, Marseillais, enseignant en BTS audiovisuel et… passionné de musique, de littérature, de boxe et bien sûr de cinéma.

Régis Dubois, vous avez écrit plusieurs ouvrages sur les noirs dans le cinéma. En France, aux Etats Unis ? Pourquoi en avoir fait un sujet d’étude ?

Au départ, étudiant en cinéma, j’ai dû choisir un sujet de mémoire et j’ai allié mes deux principaux centres d’intérêt, le cinéma américain d’une part et la culture afro-américaine de l’autre que j’avais découverte à travers la boxe (l’une de mes premières grandes passions) et la musique (la soul & le blues notamment). Le sujet était d’autant plus intéressant qu’il était inédit en France. Personne en 1995-96, quand j’avais 22-23 ans, n’avait publié ici sur ce sujet. C’est ainsi que je suis devenu « le spécialiste » de la question (en publiant trois ouvrages sur le cinéma noir américain). Par la suite, et parce qu’on me l’avait mainte fois suggéré, j’ai décidé de me pencher sur les Noirs dans le cinéma français à l’occasion d’une invitation à la Guadeloupe pour une conférence.

Qu’y a-t-il de commun entre la situation aux Etats- Unis et en France ?

Je dirais qu’il y a autant de différences que de points communs, mais ce serait un peu long de les énumérer… Idéologiquement – en termes de modèle de société (républicaine ici, communautaire là-bas) – nous sommes très différents, mais la question noire américaine a aussi beaucoup de similitudes avec la question noire française. L’esclavage, la domination culturelle, les revendications identitaires (négritude ici, Black Power là-bas), la discrimination, la ghettoïsation…

Ma génération a grandi avec l’idée que les racistes-esclavagistes c’était les méchants Américains et que nous, en France, nous n’étions pas racistes et qu’il n’y avait pas de « problème noir ». C’est une belle hypocrisie. Fut un temps, en effet, jusqu’au années soixante disons, où les Afro-américains venaient habiter en France pour échapper à la ségrégation (boxeurs, écrivains, musiciens). Mais force est de constater que le mouvement s’est inversé depuis, les jeunes Noirs de France se tournent dorénavant vers les USA, qui est devenu un modèle et non plus un repoussoir, le pays qui a élu un Noir président et qui offre une grande variété de représentations positives dans les médias (au cinéma et à la TV notamment).

De Joséphine Baker à Omar Sy, des Années Folles aux 21ème siècle, la place des Noirs dans le cinéma a-t-elle évolué ? En quoi ?

Vaste question une fois encore. Oui bien sûr que l’image des Noirs a grandement évolué en un siècle, aux USA comme en France. Mais en France nous sommes quand même très en retard par rapport aux Américains dans ce domaine. Globalement on peut dire qu’elle s’est améliorée mais pas encore au point que les acteurs noirs français puissent jouer autre chose que des « rôles de Noirs ». J’observe personnellement une sorte de changement dans la continuité. Il n’y a qu’à relever les titres de films avec Omar Sy : ChocolatSamba… ça sent bon le vieux stéréotype colonial non ?

Quelles sont les faits majeurs de cette histoire ?

En travaillant sur la question de la représentation des Noirs dans le cinéma français j’ai constaté deux grands faits : d’une part que les Afro-descendants sont présents au cinéma depuis le tout début de l’aventure cinématographique, depuis les premières vues des frères Lumière (qui ont par exemple filmé le clown Chocolat mais aussi les expositions coloniales de la fin du 19e siècle) et, d’autre part, que les progrès n’ont pas été continus. Il y eut des avancées dans les années 20, 30 ou 50 par exemple qui ont été suivies de reculs. Rappelons-nous que Joséphine Baker – qui a tourné des films en France dès les années 20 – a quand même été la première star noire du cinéma mondial.

Par ailleurs, un film comme Daïnah la Métisse de Jean Grémillon avec Habib Benglia est une œuvre incroyable, dans la mesure où elle offre le premier rôle à un acteur noir, qui plus est, celui d’un respectable mari qui venge sa femme assassinée en tuant de sang-froid son meurtrier blanc, et tout cela en 1931 !

Et à côté de ça on a aussi des films abjects de racisme comme Le Blanc et le Noir de Robert Florey (1931) ou ceux qui recyclent les vieux stéréotypes comme par exemple plus récemment Intouchables (2011). Ces avancées et reculs sont liés, semble-t-il, à l’air du temps. Selon l’acteur Greg Germain qui interpréta un rôle principal de médecin dans la série « Médecins de nuit » à la fin des années 70, la montée du FN au début des années 80 aurait d’une certaine manière stoppé net les velléités de progrès des acteurs noirs.

Pourquoi les héros sont-ils si peu souvent des Noirs ?

Si l’on en croit les producteurs français, ce serait parce que selon eux les Français ne pourraient pas s’identifier à un(e) Noir(e). Ce qui, bien sûr, est faux. Le succès d’Intouchables l’a prouvé. Après, il y a d’autres raisons plus subtiles : le cinéma reste quand même la chasse gardée d’une certaine caste (classe moyenne blanche parisienne pour aller vite). Or, cette « grande famille du cinéma » ne traite le plus souvent que des sujets qui la concernent et l’intéressent.

Omar Sy est parti s’installer aux Etats-Unis, qu’est ce qui explique historiquement que les Noirs américains soient plus présents ? Ou n’est-ce qu’une impression ?

Non ce n’est pas une impression, les Noirs américains sont bien plus visibles dans les médias. Si des acteurs noirs afro-descendants comme Isaac de Bankolé, Jimmy Jean-Louis ou Omar Sy partent travailler à Hollywood c’est parce que le cinéma américain leur propose des rôles bien plus variés.

Et si c’est le cas, c’est parce que les Afro-américains ont durement lutté pour leur reconnaissance dans la société et sur les écrans. Après il y a aussi des considérations économiques. Les Noirs américains constituent un marché non négligeable. Mais rien ne dit que le public noir français ne l’est pas non plus (rappelons que les statistiques ethniques sont interdites en France). Sans même parler du public noir francophone.

On l’a vu aux Oscars 2016, les Noirs étaient toujours très peu représentés avant une édition 2017 où devant la levée de boucliers, l’académie a dû prendre des mesures pour changer les choses.

C’est vrai que durant les Oscars 2015 et 2016 aucun Noir n’a été nominé, d’où le « boycott ». Mais durant les années précédentes ils l’avaient quand même beaucoup été : 17 Oscars noirs en 37 ans (depuis 1980) rien que pour les acteurs. En France, par comparaison c’est 4 César noirs en 37 ans pour les acteurs français… Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 10 % des Oscars d’interprétation pour des Noirs à Hollywood depuis 1980 contre 1,7 césar… Vous me direz que les Afro-américains sont proportionnellement plus nombreux. C’est vrai, ils constituent 12 % de la population américaine. Mais pas au point de justifier un tel écart. En France on estime la population noire et métisse entre 4 et 10%, on est donc bien en deçà.

2017 : c’est un film qui parle des Noirs américains Moonlight qui obtient l’Oscar, mais le film dépeint une situation assez réaliste : drogue, homosexualité réprimée dans le ghetto, un peu à la manière d’un livre de Ta Nehisi Coates.

Oui, c’est très surprenant que ce film ait eu l’Oscar, non parce qu’il ne serait pas « bon », bien au contraire, mais parce qu’en général Hollywood ne récompense pas ce genre de films sociaux, indé, ethniques, etc. les films « de niche », en somme. J’y vois personnellement un signe fort de la profession en réponse à l’élection de Trump. Et rappelons que c’est la première fois qu’un réalisateur Afro-américain reçoit un Oscar.

En France, les Noirs sont-ils cantonnés à des rôles assignés, jouent-ils autre chose que des Noirs au cinéma : pour Omar Sy, le Clown Chocolat (dans Chocolat), les jeunes de banlieue aux prises avec des difficultés (Omar Sy dans Intouchables) Omar Sy toujours dans Samba… Arrivent-ils à s’exprimer dans des rôles romanesques, où la couleur importe peu ?

C’est rare… Globalement je constate que les Noirs jouent en France des « rôles de Noirs ». Aux Etats-Unis, depuis les années 90 ce n’est plus le cas (Will Smith, Forest Whitaker ou Denzel Washington par exemple ne jouent pas que des rôles de Noirs). Et quand je dis « rôle de Noirs » j’entends des rôles écrits pour des acteurs noirs mais aussi des rôles qui impliquent des caractéristiques associées aux Noirs – donc des rôles stéréotypés. Intouchables par exemple recycle trois grands clichés : le Noir de banlieue délinquant + la nounou + le comique boute-en-train (tout le monde se souvient de la fameuse scène de la danse car, c’est bien connu, les « Noirs ont le rythme dans la peau »…).

Les réalisateurs Noirs, eux-mêmes ne sont-ils pas contraints par « cette assignation » de la couleur de peau ? (Flamand Barny : Neg MaronLe Gang des Antillais, bientôt Fanon ; Lucien Jean-Baptiste : La Première étoileDieumerci… dans le registre de l’humour…). Comment l’expliquer ? Comment la dépasser ?

C’est différent quand même. Ces réalisateurs se sentent obligés de traiter de la réalité noire parce que le cinéma mainstream en est incapable. Le jour où les choses auront changé, les cinéastes afro-descendants pourront évoquer d’autres sujets et ne tourner par exemple qu’avec des acteurs blancs, à l’image de Spike Lee (Summer of Sam).

Un Omar Sy, un JoeyStarr parviennent-ils à faire bouger les lignes ? Ces deux acteurs viennent d’un milieu où ils étaient déjà reconnus et célèbres… est-ce un hasard ?

C’est compliqué. Bien sûr qu’Omar Sy fait bouger les choses, mais dans le même temps il perpétue des clichés malgré lui (en gros « le nègre banania » sympa et souriant) un peu comme ce fut le cas de Joséphine Baker, qui eut une vie très riche mais dont on ne retient souvent que la danseuse exotique aux seins nus et à la ceinture de banane… Sur le fait qu’Omar Sy et JoeyStarr se soient fait connaitre avant dans d’autres domaines, c’est là encore révélateur d’une certaine mentalité du cinéma français.

J’ai en effet observé que nombre de stars noires françaises du grand écran proviennent soit du rap soit de la scène comique : le jeune de banlieue et le bouffon, on en revient toujours aux stéréotypes…

En ce moment passe sur Canal, Bienvenue à Marly- Gomont, un film inspiré de l’histoire vraie des parents de Kamini, leur installation dans un village français qui n’a jamais vu de Noirs. C’est un cinéma presque documentaire non ?

Chouette film entre parenthèses. J’imagine que cela doit exister oui. Personnellement j’ai grandi à Marseille, une grande ville populaire et très métissée. Donc pour moi les Arabes ou les Noirs ne sont pas « exotiques », c’étaient mes potes.

Quel sera le sujet de votre prochain ouvrage ?

Il portera encore sur la question afro-américaine puisqu’il s’agira d’une biographie de l’un des leaders les plus controversés du mouvement radical des Black Panthers. L’ouvrage devrait paraître à la rentrée et sera publié par une petite maison d’édition indépendante baptisée « Afromundi » au catalogue déjà fort intéressant, qui gagne à être connue.

Le mot de la fin ?

Je suis presque étonné que vous ne m’ayez pas demandé pourquoi moi, un Blanc, je m’intéresse tant à ces questions. Fut un temps, quand j’ai commencé à publier, je sentais que cela intriguait mes interlocuteurs, notamment noirs. C’était presque suspect (du genre bon paternalisme blanc, ou fascination pour les Noirs, etc.).

J’apprécie que vous ne me l’ayez pas demandé. C’est sans doute que l’on avance. Parce ce qu’il ne fait aucun doute pour moi que ces thématiques nous concernent tous et qu’elles dépassent de loin le clivage Noir/Blanc. Encore plus aujourd’hui où l’on observe un repli identitaire tout azimut, le rejet des étrangers, une islamophobie rampante, une misogynie et une homophobie persistante… Travailler sur la question des Noirs dans le cinéma a été pour moi une manière de comprendre les mécanismes de domination, et ces schémas-là on les retrouve dans d’autres formes de domination, de classes, de « races » et de genres. Les comprendre c’est apprendre à mieux se connaître soi-même et à progresser au niveau collectif. Et on en a tous grandement besoin.

Régis Dubois a notamment publié Images du Noir dans le cinéma américain blanc (L’Harmattan, 1997), Dictionnaire du cinéma afro-américain (Séguier, 2001), Le cinéma des Noirs américains entre intégration et contestation (Le Cerf, 2005), Les Noirs dans le cinéma français, de Joséphine Baker à Omar Sy (Leittmotif, 2016) et Le cinéma noir américain des années Obama (Lettmotif, 2017).
Son site, le sens des imagesici

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